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Séances et vice versa

Chapitre un

J’avais ma lampe torche, mes outils et ma bouteille de whiskey Buffalo Trace 2012. Une bouteille spécialement débusquée pour cette occasion unique d’entrée dans la postérité. Choisie avec soin, cette édition avait remporté un prix Liquid Gold Award de la Jim Murray’s Whisky Bible 2013. Évidemment, je n’allais pas me hasarder dans cette odyssée sans un joint, mon caméscope et une bonne dose de frousse trempée de nervosité. Et mon plan.

            Le plan qui m’avait couté une fortune.

Enfin, au diable mes doutes sur mes décisions financières, rencontrer Morrison n’avait pas de prix. « Jim, mon vieux, j’arrive. Toi et moi, on va se poser ensemble et on va trinquer. » Je me permettais de l’appeler par son petit nom comme si nous étions des connaissances de longue haleine. Reste que je devais y aller mollo avec le coude. Parce que la mienne d’haleine commençait à sentir les relents de bourbon. Au moins, je n’avais pas touché la boutanche que je lui destinais. Même si j’avais hâte de l’ouvrir pour le rituel que j’avais préparé.

            Bien entendu, la dispendieuse épure que je tenais entre mes mains ne venait qu’avec un minimum d’informations. À moins bien sûr d’ajouter un membre de plus au bras déjà payé. Seulement, l’intrigant qui m’avait amputé d’une bonne paie en échange était introuvable depuis la transaction. Et à en juger par les fripouilles avec lesquelles il semblait frayer, l’idée de farfouiller la cité me donnait des frissons.

            Enfin, je me tenais là où depuis longtemps mes fantasmes de transgresser l’Interdit me plaçaient. Oh, rien de bien criminel. Les seuls à qui je risquais de causer du tort, c’étaient les morts. Or, nous sommes d’accord que de l’autre côté du décor, quoi que l’on fabrique, les défunts s’en torchent.

            Me retrouver de nuit dans le plus connu des cimetières du monde se révélait plus facile que je ne l’aurais cru. Mais l’autodiscipline, qui est l’une de mes forces, n’y est pas pour peu. J’ai donc bien mémorisé les détails de mon plan d’action. Il me suffisait de suivre les indications sur les habitudes du personnel de surveillance et de suivre le tracé sans la moindre déviation. C’est ainsi que quelques heures après avoir fait ma visite préliminaire de la célèbre tombe de celui que j’étais venu invoquer, je localisai enfin un mausolée, indiqué sur ma carte, qui faisait office de portail dans les entrailles de Paris. Du moins, une partie de ses tripes dont l’existence n’était connue que de quelques « initiés ». La Ville lumière deviendrait bientôt pour moi, l’espace d’une nuit, la cité de toutes les noirceurs – ces coins sombres de mon être -, mais aussi de toutes les révélations qui allaient éclairer le reste de mon existence.

            Il me fallait réussir à forcer l’entrée du tombeau sans attitrer l’attention. Par bonheur, le bruit ne constituait pas un problème. Je pouvais compter sur la complicité des maroniers, dont les branches chargées craquaient de soulagement tandis que leurs fruits mûrs se précipitaient vers le sol de toutes leurs forces pour s’assurer de faire un vacarme sourd, mais régulier comme une pluie de grêlons. Leurs assauts répétés contre le pavé et les caveaux environnants couvrirait toute trace de ma présence.

            J’y étais. J’avais l’impression inconfortable d’être observé. Certainement une sensation partagée par tous les criminels amateurs, tels que moi en ce moment. Je la balayai comme une toile d’araignée qui n’est pas là. La porte devant moi, était en fer forgé, un panneau attaqué par la rouille couvert de plantes grimpantes. Pour le reste, classique : des colonnes, de la pierre et du mortier. Et de la mousse. Beaucoup de mousse. Et des murs noircis par l’humidité malsaine, gorgée de spores des moisissures. De toute évidence un lot familial oublié par ses héritiers. Ou habité aussi par ces derniers.

Je sursautai et me frottai les yeux, incrédule. Pendant une fraction de seconde j’avais cru voir du coin de l’œil la silhouette de quelqu’un par la fenêtre grillagée de la porte. Je mis cette hallucination sur le compte de la paranoïa et me dis que j’avais perdu assez de temps. Je sorti mes outils et me mis à l’ouvrage. Je n’eus pas d’effort à fournir, car la porte s’ouvrit alors que j’insérais le bout de mon pied-de-biche entre les deux battants. Certainement, quelqu’un me précédait. Je pénétrai sans tarder, alarmé par le bruit de pas dans l’allée que j’avais empruntée pour me rendre là.

Bon, je devais attendre. Pendant ce temps, ma vue s’était habituée à l’obscurité. Il n’y avait bel et bien personne à part une statue de la vierge qui me dévisageait d’un air triste et désapprobateur. Et tout ce que j’entendais à l’extérieur était la guerre que livraient les marronniers au bitume et aux pavés, comme pour rajouter des fissures par lesquelles les morts pourraient respirer. De chaque côté de la structure se trouvaient quatre enfeus disposés l’un par-dessus l’autre. Des fissures assez larges pour distinguer des tombes lézardaient les panneaux de marbre de ces cavités. Celle du côté inférieur gauche était juste assez fracassée pour permettre de s’y faufiler. Et aucune tombe ne s’y trouvait.

Je souriais. La carte m’avait couté cher, soit, mais elle tenait ses promesses. Tout bien considéré, ces truands étaient terrifiants mais efficaces. Je plaçai donc mon sac à dos devant moi et avançai tel un serpent dans la niche. Ma lampe frontale ne me montrait que le cul de mon sac, ainsi je ne vis pas le trou par lequel la tombe avait glissé pour se fendre et laisser s’enfuir des restes humains à moitié séchés comme du vieux cuir. Ceux-ci n’étaient pas allés bien loin, et m’accueillaient alors dans un vacarme à réveiller les morts, avec des hurlements que j’espérais être les miens. Je relevai mon visage enfoui dans la cage thoracique du malheureux cadavre. Et crachai un bout de quelque chose de légèrement salé et caoutchouteux.

Toute ma peur alimenta mon élan vers la bouteille de whiskey, dans ma besace. Je soupirai de soulagement et me retournai sur le dos. L’alcool était sauf. Je tournai la tête vers le rictus du squelette qui me narguait à travers les restes de peau séchée. C’est alors qu’horrifié à la pensée d’avoir presque avalé un morceau du bonhomme comme une bouchée de Beef Jerky, l’idée d’inonder ma gueule d’une rasade d’alcool fort pour tuer les germes vînt à mon secours. Je me gargarisai donc avec le reste de ma fiasque, qui, je l’espérais, venaient de mettre un terme à la fête des microbes hérités de mon pote au sourire éternel.

            Assez perdu de temps. Je me redressai et consultai mon plan. Une ouverture de la taille d’une porte se trouvait à ma gauche dans la paroi de l’ancien tunnel où j’avais atterri, et qui devait normalement conduire jusqu’au quartier du temple. Seulement, ce qui semblait être le seuil d’une galerie inexplorée ne figurait pas sur la carte. De plus, il suscitait un sentiment de discordance. J’osai y passer le col et bombardai l’intérieur avec le puissant faisceau de diodes électroluminescentes. De toute évidence plus ancien, bien plus ancien que le tunnel secret de ma carte, le conduit datait probablement de l’époque post-romaine. Je franchis le pas et fut aussitôt accueilli par une musique feinte qui s’intensifia tandis que je m’enfonçai dans sa direction. J’étais alors persuadé qu’un groupe de jeunes faisaient la fête dans une partie inconnue de catacombes non répertoriées. Car les célèbres couloirs et leurs illustres ossuaires se trouvaient pourtant à des lieux d’ici.

Curieusement, c’était en effet dans ce genre d’endroit que je me retrouvai après avoir descendu un escalier de pierre en colimaçon. Comment aurait-il pu en être autrement ? La galerie souterraine s’élargissait enfin. Des centaines de fémurs empilés bordaient chaque côté du passage où je penchais légèrement la tête, et une quantité impressionnante de crânes m’observaient comme une foule qui se prépare à assister à une exécution.

            On m’interpela -par mon nom -, et la surprise me fit plier les genoux de terreur. Je crois même avoir crié en perdant conscience devant le type qui s’approchait de moi d’un pas assuré.

Dans cet endroit perdu aux abords de l’antichambre de l’enfer, où seul le faisceau de ma lampe torche tentait de fendre la chaire de l’obscurité, j’ouvris les yeux et un visage souriant m’accueilli.

Il se tenait à genou, là, devant moi. Jim Morrison m’observait d’un air amusé. Je n’y comprenais rien. Je n’avais pas encore effectué la cérémonie, ni psalmodié les incantations – auxquelles, je dois l’admettre, je n’accordais aucun crédit. Simplement, le rituel – au succès duquel je ne croyais même pas, dois-je préciser -, devait être filmé dans son entier et mis sur le Net afin de prouver que j’avais accompli le défi que je m’étais lancé devant mes fans sur ma page Web.

C’était comme s’il avait lu dans mes pensées.

– Mon pauvre vieux, si tu voyais ta tronche ! C’est pas toi qui m’as invoqué, c’est plutôt le contraire.

– Comment ? C’est quoi cette histoire ?

– Ben quoi, pourquoi les vivants pourraient invoquer les morts et pas l’inverse ? Ce serait vraiment pas juste.

Et voilà comment je me suis retrouvé dans l’envers du décor. Cher ami, il y a tant à relater. J’espère pouvoir passer par chez toi te conter la suite.

À suivre…

À vous qui lisez ces lignes, plus le texte recevra des mentions j’aime, plus je serai incité à écrire une chapitre suivant pour votre bon plaisir.


Le matou et la souris

Par l’odeur alléchée d’un copieux butin,
Une souris finaude élabora un plan.
Il fallait en effet éviter le félin,
Lequel partout rôdait et flânait en tout temps.
De sa gauche à sa droite, elle porta son museau,
Du matou ne capta que le lointain relent.
Par l’absence apparente du douteux damoiseau,
Bientôt elle s’enhardie, enfin pris son élan.
Lui se dissimulait au détour du chemin,
lui barrant le chemin, lançant depuis le coin :
« Ne craignez-vous donc point qu’ici je ne vous croque ? »
« Vos propos toujours ont le mordant d’un Larocque[1] »,
Rétorqua la petite au souverain des lieux
Qui montrait ses canines un rire dans les yeux.
« À danser proprement, exercez-vous ma chère,
Comme lorsque je n’y suis point pour veiller au grain »,
En s’avançant vers elle, poursuivi le vilain.

À ces mots elle bondit, mue de grande colère !
« Que je reconnais là vos talents orateurs,
Surpassant de grands bonds ceux de bien des rongeurs ! 
Laissez-moi vous montrez quelques pas d’une danse,
De celles que l’on ne voit que lors de votre absence »,
Finit-elle défiant le chat de ses grands airs.
« Vite il vous en cuira de vos nombreux affronts !
Chacun a son rôle en notre noble maison.
Le mien de vous tenir toujours au garde-à-vous,
Le vôtre, de rester au plus loin du ragoût ! »
Il s’élança alors, longtemps la pourchassa.
Jusqu’à l’épuisement, la pauvre se sauva.
« On me nomme souris, et vous montrez les dents »,
Remarqua-t-elle enfin, la course abandonnant.
« Soit, je me plierai donc à votre volonté,
mais laissez-moi du moins un instant respirer. »
De ces mots agréables, le matou fut content,
Ailleurs alla mâter d’autres récalcitrants.


[1] Référence à Paul Larocque, chef d’antenne et analyste politique du réseau TVA


Décision, décision…

Une âme se trouvant entre deux vies avait une conversation avec la Source de toute chose.

– Pour ta prochaine vie, tu peux choisir d’incarner n’importe lequel des êtres qui a existé, existe ou existera, et ce, à n’importe quel moment.

– J’aimerais bien pouvoir faire d’autres choix, dit l’âme. Puis-je renaître à nouveau comme celui que j’étais ?

-Si tu veux, mais tu pourrais aussi faire ces autres choix en étant quelqu’un d’autre. Ce serait plus amusant, tu ne penses pas ?

-Vous avez raison. Mais vous, l’avez-vous déjà fait, vous incarner en l’un des êtres qui peuplent l’Univers ?

-Je le fais constamment. En fait, c’est toute la différence entre vous et moi. Vous pouvez être chacun d’eux, mais à tour de rôle. Moi, je suis chacun d’entre vous au même moment.

-Wow !

-N’est-ce pas ?


Sous les feuilles d’automne

      J’ignore s’il me cherche encore. Je n’ai rien entendu depuis un moment. Mais je n’ose pas sortir de ma planque pour jeter un œil, au cas où ce serait une ruse pour me débusquer. Je l’imagine dissimulé derrière un tronc, à l’affût du moindre son, de tout craquement inhabituel. Il était si charmant.

La nature sauvage m’entoure. Je m’y love. Comme une tortue dans sa carapace. L’air sent la mousse et l’humidité. Lui sentait l’après-rasage hors de prix. Aussi, j’ois sans cesse le son que produit son rasoir affûté.

Je me suis évadée pour la deuxième fois cette nuit. La première, c’est l’ennui que je cherchais désespérément à distancer. Et c’est dans les bras de cette chère Molly, au creux du vacarme d’une piste de danse que je trouvai alors refuge.

J’avais la tête ailleurs quand il est venu vers moi, et mon bassin tanguait au rythme des corps qui m’entouraient. Il avait pris mes mains, et les avait tenues entre les siennes, comme on fait une prière. J’avais rouvert les yeux pour m’égarer dans ses prunelles sans fond. Il n’a pas souri. Il semblait détaché de ce corps bien ferme, qui dégageait une chaleur où une chatte trouve son bonheur. Et j’ai surpris mes jambes à suivre les siennes. Un peu contre ma volonté. Il m’avait sûrement droguée, quand j’y pense.

Le tapage de mes larmes peut-il trahir ma position ?

Je fais un marché avec la vie : plus jamais je ne laisserai mon verre sans surveillance, mais épargnez-moi la leçon, j’ai compris.

Je tends l’oreille. La pluie a commencé à tomber doucement. Mais le tas de feuilles sous lequel je suis cachée me protège. Des pas font vibrer le sol non loin. Est-ce lui ? Peut-être un autre animal. Combien sont passés dans mon existence ? Je ne les compte plus. Je suis paralysée par la peur. S’il me trouve, c’en est fait de moi. J’ai dû perdre beaucoup de sang. Je ne sens plus mes bras. Je n’aurais certainement pas la force de me battre. Mon étourderie me met en rage. J’ai réagi sur le champ. Il m’a blessée, mais j’ignore où. Tout s’est passé à la vitesse d’une attaque de serpent. Je me rappelle seulement l’avoir mordu. Vraiment fort. Le goût du sang dans ma bouche et les poils pris entre mes dents en font foi. Et j’ai pris mes jambes à mon cou. C’était ma seconde fuite depuis le coucher du soleil. Mais ce coup-là, c’était pour m’accrocher à la vie, pas m’en cacher.

Je reste donc tranquille. De toute manière, dans le noir, comment m’y retrouver ? Ainsi, j’attendrai la lueur de l’aube. De plus, le boisé est assez dense pour bien me dissimuler. J’essaie d’entendre les insectes qui s’activent autour de moi. Heureusement, j’aime les bestioles. C’est des hommes qu’il faut se méfier.

Le vent se lève et fait bruire les feuillent des ormes et des frênes. Celles-ci s’amoncellent et m’ensevelissent, me gardant au chaud. Je ne sais plus depuis quand je suis là. Le temps n’est plus qu’un concept lointain. Je regarderais bien ma montre, mais je crains de révéler ma cache. Ça me donne l’occasion de revoir mes priorités.

Je me questionne d’abord sur la manière dont j’ai pu aboutir dans cette funeste position. Et les images me reviennent comme si je visionnais un film. Après avoir quitté l’after, je ne me souviens de rien jusqu’au moment où j’ai repris conscience dans la voiture qui roulait dans le noir. Cette pourriture a sûrement utilisé du GHB.

Du mouvement tout près me tire de mon errance. La lueur d’une lampe-torche à travers le couvert des feuilles me force à un silence absolu. Je ne respire plus. Un bout de mon chemisier couleur de cerise dépasse-t-il de sous les feuilles ? Possible, oui. Mais qui s’était dangereusement approché s’éloigne maintenant. J’ignore si je dois me propulser hors de mon refuge pour demander de l’aide. Un bon moment, je pèse le pour et le contre et je fini par me perdre dans mes pensées. Lorsque je décide de me manifester, il est déjà trop tard. Ils sont loin désormais.

Alors je replonge dans ma rêvasserie pour passer le temps. Le temps. Toujours lui. Lui qui décharne nos ambitions et nos projets. Qui ossifie jusqu’à la moindre mémoire. Et je m’endors. Encore.

Il fait jour. Des voix. Je n’ose toujours pas bouger. Ils sont trois. Une famille de randonneurs. Je veux les prévenir et leur conseiller la prudence, car l’agresseur est probablement toujours dans les parages. Alors depuis l’endroit où je suis cachée, j’ose m’adresser à eux. D’abord en chuchotant. Mais ils ne m’entendent pas. Alors je monte légèrement le ton. Et à cet instant, toute la terreur sort enfin de ma voix et je me mets à hurler pour qu’ils viennent me sortir de là, car je ne peux pas bouger. Je sais qu’on a vu mon vêtement. On enlève frénétiquement toute la saleté et les feuilles mortes accumulées pour me découvrir. Je la vois apparaître. Une petite fille me regarde avec les yeux ronds. Je lui dis de ne pas avoir peur et je lui souris de toutes mes dents. Ses parents s’approchent et je les remercie en pleurant de soulagement.

-Maman, regarde, demande la fillette, qu’est-ce que c’est ?

-Ne touche pas, mon ange! Antoine, appelle la police!

Je la dévisage, étonnée.

-C’est le crâne de quelqu’un, répond son père.


Les Délyriques, épisode 2 : Deux têtes sont pires qu’une