Archives mensuelles : octobre 2022

Montréal, ville sous-marine

Notre peuple est ingénieux. Il a su s’adapter. C’était une question de survie. Bien avant le « Jour des mille et une gouttes d’eau », le climat auquel il faisait face offrait peu de moments de repos. En été, la chaleur ambiante transformait la chaussée en rivière de goudron fumant, et en hiver, saison de plus en plus courte, les bonshommes de neige avaient été placés sur la liste des espèces menacées.


À l’époque, nos scientifiques avaient prédit la catastrophe – que nous avons plutôt choisi de considérer comme une occasion de transformation. Les savants avaient fait un tapage médiatique sans précédent : nous devions nous préparer pour la montée des eaux et la grande pluie. En effet, selon eux, la planète se préparait pour un grand frisson. C’est-à-dire que pour se rafraichir parce qu’elle avait trop chaud, elle basculerait sur son axe pour repositionner ses pôles sur la terre ferme afin de faire baisser le mercure. Du même coup, elle déplacerait toutes ses eaux en un tsunami planétaire pour se laver. Et pour terminer, elle allait se rincer grâce à une pluie composée de toute l’eau des glaciers fondus dans l’exercice. « Ce sera, avaient-ils dit, comme lorsque vous dormez et que, parce que la température est inconfortable, vous changez de position dans votre sommeil. » Sauf que les eaux ne se retireraient pas et qu’il y aurait moins de surface habitable.


Il était clair pour tous qu’on ne pouvait pas en vouloir à notre bonne vieille Terre de chercher la fraîcheur, compte tenu de tout ce que nous avions fait pour augmenter la température.
Et les chercheurs avaient un plan. Très simple. Plutôt que de chercher à combattre ce qui se préparait, nous devions suivre le mouvement et nous adapter au changement. Nous avons donc pris la décision, peu populaire dans le reste du monde, de nous fier aux savants, et notre audace s’était révélée payante, voire salutaire!
Grâce à l’expertise du Biodôme, le centre-ville de la métropole serait réorganisé en terrarium géant! Dans cette optique, les services publics avaient commencé par condamner et colmater les entrées du métro. Et pour finir, un grand réseau de galeries avait été creusé pour relier les bâtiments et les galeries commerciales souterraines.


Chacun avait contribué. Les quincailleries de tout le territoire avaient fourni leur stock de mastic, de silicone et de tout ce qui servait à l’isolation; les enfants se sont départis de leurs pots de colle; les salons de coiffure de leur fixatif (au cas où). Les concessionnaires automobiles s’étaient mis en tête d’effectuer quelques mises au point pour rester dans la course et avaient remplacé les roues des véhicules par des rames pivotantes et des hélices, et la ville comptait maintenant la plus vaste flotte de sous-marins familiaux et le réseau routier subaquatique le plus étendu existant.


Au final, presque tout avait été calfeutré, colmaté et obturé. Mais tandis que l’échéance du grand retournement approchait, les derniers rouleaux de ruban adhésif entoilé, le fameux « duct tape » tant apprécié des bricoleurs de tout acabit, avaient été épuisés. Mais il restait encore les bouches d’égout. Des dizaines de kilomètres de tuyaux avaient été asséchés et serviraient de système d’aération. Les parfumeries avaient d’ailleurs proposé d’y déverser leurs stocks d’eau de Cologne pour rafraichir le tout quelque peu. Et on semblait avoir atteint le bout de la liste des solutions.
C’est alors que le désespoir commençait à s’emparer des citadins qu’un joueur de baseball des nouveaux Expos, venu raconter au bulletin de nouvelles comment le nouveau stade, bien obturé, allait pouvoir continuer de présenter des matchs, avait trouvé la réponse. Il s’était tourné vers la caméra et l’avait fixée intensément comme s’il regardait le public jusqu’au fond de l’âme et, les yeux brillants, avait gonflé une grosse bulle de gomme balloune.

Instantanément, les lignes de téléphones de la mairie et tous les services publics reliés de près ou de loin à l’effort de colmatage s’étaient mises à retentir. Des commerces de partout appelaient pour offrir leur concours. C’est ainsi que les propriétaires de dépanneurs avaient organisé un grand mâche-o-thon en offrant gratuitement leur inventaire de gomme à mâcher. Les boules de gomme ainsi produites avaient servi, avec tout le reste, à calfeutrer chaque édifice du centre-ville, à sceller pour toujours les fenêtres, et boucher chaque trou que l’on avait pu trouver.


Enfin, lorsque le jour J s’était pointé, la population, bien au sec derrière les fenêtres des tours à bureau recyclées en tours d’habitation, avait pu assister, fascinée, à l’arrivée de l’eau sous toutes ses formes. Seuls quelques protestataires anti-changement avait été emportés par les flots, accrochés à leurs pancartes, et des recherches avaient été menées pour retrouver les malheureux. Ceux-ci s’étaient réfugiés sur la petite île qu’était devenu le sommet du mont Royal, qui autrefois trônait fièrement au cœur de la métropole maintenant engloutie.


Avec le temps, on s’était adapté à cette nouvelle vie. On y prenait même plaisir. Des bancs de poisson avaient élu domicile dans les édifices qui n’avaient pu être sauvés et qui s’étaient couvert de corail. Le Stade olympique, lui, converti en centre de villégiature, avait été recouvert d’une nouvelle toile transparente qui permettait d’admirer des familles de baleines, dont la population croissait à nouveau. Le tout avait évidemment laissé une facture qu’on payait encore des décennies plus tard.


De nos jours, par beau temps, des bancs de poissons nous accompagnent lorsque nous mettons nos scaphandres pour aller jouer dehors, et des familles d’otaries, de phoques et de morses passent observer ces curieux primates qui leur envoient la main derrière les vitres de leurs vivariums sous-marins.