Sous les feuilles d’automne

      J’ignore s’il me cherche encore. Je n’ai rien entendu depuis un moment. Mais je n’ose pas sortir de ma planque pour jeter un œil, au cas où ce serait une ruse pour me débusquer. Je l’imagine dissimulé derrière un tronc, à l’affût du moindre son, de tout craquement inhabituel. Il était si charmant.

La nature sauvage m’entoure. Je m’y love. Comme une tortue dans sa carapace. L’air sent la mousse et l’humidité. Lui sentait l’après-rasage hors de prix. Aussi, j’ois sans cesse le son que produit son rasoir affûté.

Je me suis évadée pour la deuxième fois cette nuit. La première, c’est l’ennui que je cherchais désespérément à distancer. Et c’est dans les bras de cette chère Molly, au creux du vacarme d’une piste de danse que je trouvai alors refuge.

J’avais la tête ailleurs quand il est venu vers moi, et mon bassin tanguait au rythme des corps qui m’entouraient. Il avait pris mes mains, et les avait tenues entre les siennes, comme on fait une prière. J’avais rouvert les yeux pour m’égarer dans ses prunelles sans fond. Il n’a pas souri. Il semblait détaché de ce corps bien ferme, qui dégageait une chaleur où une chatte trouve son bonheur. Et j’ai surpris mes jambes à suivre les siennes. Un peu contre ma volonté. Il m’avait sûrement droguée, quand j’y pense.

Le tapage de mes larmes peut-il trahir ma position ?

Je fais un marché avec la vie : plus jamais je ne laisserai mon verre sans surveillance, mais épargnez-moi la leçon, j’ai compris.

Je tends l’oreille. La pluie a commencé à tomber doucement. Mais le tas de feuilles sous lequel je suis cachée me protège. Des pas font vibrer le sol non loin. Est-ce lui ? Peut-être un autre animal. Combien sont passés dans mon existence ? Je ne les compte plus. Je suis paralysée par la peur. S’il me trouve, c’en est fait de moi. J’ai dû perdre beaucoup de sang. Je ne sens plus mes bras. Je n’aurais certainement pas la force de me battre. Mon étourderie me met en rage. J’ai réagi sur le champ. Il m’a blessée, mais j’ignore où. Tout s’est passé à la vitesse d’une attaque de serpent. Je me rappelle seulement l’avoir mordu. Vraiment fort. Le goût du sang dans ma bouche et les poils pris entre mes dents en font foi. Et j’ai pris mes jambes à mon cou. C’était ma seconde fuite depuis le coucher du soleil. Mais ce coup-là, c’était pour m’accrocher à la vie, pas m’en cacher.

Je reste donc tranquille. De toute manière, dans le noir, comment m’y retrouver ? Ainsi, j’attendrai la lueur de l’aube. De plus, le boisé est assez dense pour bien me dissimuler. J’essaie d’entendre les insectes qui s’activent autour de moi. Heureusement, j’aime les bestioles. C’est des hommes qu’il faut se méfier.

Le vent se lève et fait bruire les feuillent des ormes et des frênes. Celles-ci s’amoncellent et m’ensevelissent, me gardant au chaud. Je ne sais plus depuis quand je suis là. Le temps n’est plus qu’un concept lointain. Je regarderais bien ma montre, mais je crains de révéler ma cache. Ça me donne l’occasion de revoir mes priorités.

Je me questionne d’abord sur la manière dont j’ai pu aboutir dans cette funeste position. Et les images me reviennent comme si je visionnais un film. Après avoir quitté l’after, je ne me souviens de rien jusqu’au moment où j’ai repris conscience dans la voiture qui roulait dans le noir. Cette pourriture a sûrement utilisé du GHB.

Du mouvement tout près me tire de mon errance. La lueur d’une lampe-torche à travers le couvert des feuilles me force à un silence absolu. Je ne respire plus. Un bout de mon chemisier couleur de cerise dépasse-t-il de sous les feuilles ? Possible, oui. Mais qui s’était dangereusement approché s’éloigne maintenant. J’ignore si je dois me propulser hors de mon refuge pour demander de l’aide. Un bon moment, je pèse le pour et le contre et je fini par me perdre dans mes pensées. Lorsque je décide de me manifester, il est déjà trop tard. Ils sont loin désormais.

Alors je replonge dans ma rêvasserie pour passer le temps. Le temps. Toujours lui. Lui qui décharne nos ambitions et nos projets. Qui ossifie jusqu’à la moindre mémoire. Et je m’endors. Encore.

Il fait jour. Des voix. Je n’ose toujours pas bouger. Ils sont trois. Une famille de randonneurs. Je veux les prévenir et leur conseiller la prudence, car l’agresseur est probablement toujours dans les parages. Alors depuis l’endroit où je suis cachée, j’ose m’adresser à eux. D’abord en chuchotant. Mais ils ne m’entendent pas. Alors je monte légèrement le ton. Et à cet instant, toute la terreur sort enfin de ma voix et je me mets à hurler pour qu’ils viennent me sortir de là, car je ne peux pas bouger. Je sais qu’on a vu mon vêtement. On enlève frénétiquement toute la saleté et les feuilles mortes accumulées pour me découvrir. Je la vois apparaître. Une petite fille me regarde avec les yeux ronds. Je lui dis de ne pas avoir peur et je lui souris de toutes mes dents. Ses parents s’approchent et je les remercie en pleurant de soulagement.

-Maman, regarde, demande la fillette, qu’est-ce que c’est ?

-Ne touche pas, mon ange! Antoine, appelle la police!

Je la dévisage, étonnée.

-C’est le crâne de quelqu’un, répond son père.


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