Poutine est très malin / Putin ist sehr klug

J’ai effectué la traduction du texte suivant de l’allemand vers le français pour le plaisir de l’exercice et puisqu’il nous permet d’obtenir le point de vue pertinent d’une personne compétente, qui vit en Russie et est originaire de l’Ukraine, sur la situation géopolitique actuelle de cette région du monde. Il s’agit d’une entrevue accordée au magazine allemand Das Magazin par Ludmilla Alexeieva, dissidente russe renommée et activiste des droits de l’homme en Russie depuis plus de 50 ans.

Voici le lien vers le site Web et l’article original: http://blog.dasmagazin.ch/2014/03/28/putin-ist-sehr-klug/

Bonne lecture!

 

DAS MAGAZIN

Tiré du numéro du 28 mars 2014

LES VIEUX MAÎTRES
— II —
LUDMILLA ALEXEIEVA

« Oui, les Russes ont à cœur l’Ukraine. C’est précisément pourquoi se jeter sur elle était pervers. » Ces propos sans ambiguïté sont ceux de la célèbre militante russe des droits de l’homme Ludmilla Alexeieva.

Entrevue : Mathias Plüss

 

C’est la mi-mars, l’atmosphère est désagréable à Moscou. La propagande roule à un train d’enfer. Des sites critiques du gouvernement se voient retirés du Web,  des créateurs font circuler des pétitions à l’appui de la politique de Poutine envers l’Ukraine, même le petit chien de « Guetnachtgschichtli »[i] se prépare au combat.

Mais on est loin d’un consensus. Nous avons rendu visite à Ludmilla Alexeieva, pour qui l’attitude du gouvernement n’a pas de secret. C’est à deux reprises qu’elle nous reçoit dans son appartement moscovite de la rue Arbat. À 86 ans, elle est toujours aussi intrépide. Ses rires et ses grands gestes ponctuent l’entretien, et elle vient plus d’une fois au bord des larmes. Elle sait aussi se faire entendre.

Alexeieva s’investit pour les droits de l’homme en Russie depuis près de 60 ans; autant pour des amis que pour des inconnus, victimes d’injustices. En 1976, elle était l’une des dissidentes les plus connues et se trouvait parmi les fondateurs du Groupe Helsinki de Moscou, qui documentait et dénonçait les atteintes aux droits de l’homme en Union soviétique. Alexeieva est revenue en Russie en 1993, à la suite d’un exil forcé au cours duquel elle a produit un ouvrage détaillé sur l’histoire de la dissidence. Elle s’est de nouveau engagée auprès du Groupe Helsinki et en est la présidente depuis 1996. Elle a été maintes fois en lice pour le prix Nobel de la paix.


Das Magazin — Madame Alexeieva, lorsque je suis arrivée à Moscou et que j’ai allumé la télé, la chaîne nationale diffusait des images de manifestants ukrainiens mélangées à d’autres d’Hitler. Je me suis rappelé les paroles d’Angela Merkel, selon lesquelles on vivait ici « dans un autre monde » que dans l’Ouest.

Ludmilla Alexeieva — Beaucoup de gens comprennent très bien ce qui se passe en Ukraine, croyez-moi. Ce pays nous est cher et notre détresse est semblable. Le problème en Russie, c’est la propagande officielle éhontée qui déforme tout ce qui se passe là-bas. La profonde aversion de notre peuple pour le fascisme est son arme. Malheureusement, elle connaît du succès chez de nombreuses personnes, surtout parmi les moins instruites. Bien sûr qu’il se trouve des fascistes en Ukraine, mais pas plus qu’en Russie ou qu’en Allemagne. Ce sont des marginaux qui n’ont aucune influence.

DM — Si je comprends bien, ici, le mot fasciste est une insulte.

LA — Tout à fait. C’est un outil de propagande pour faire mal paraître quelqu’un. Dans une colonie de vacances du mouvement de jeunesse pro-Poutine « Naschi », des têtes artisanales de personnalités connues ont été plantées sur des piquets et recouvertes de symboles fascistes. Je m’y trouvais moi-même. Cela doit donc faire de moi une fasciste. Par contre, je ne leur ai accordé aucune attention; de toute évidence, ils ne voulaient que faire du bruit.

DM — Comment la population perçoit-elle l’annexion de la Crimée?

LA — Selon les sondages, beaucoup de gens sont enthousiastes et une minorité s’y oppose. Si tout se déroule sans effusion de sang, ça va rester ainsi. Mais l’enthousiasme va s’éteindre dès qu’on verra des sacs mortuaires.

DM — D’où vient cet enthousiasme?

LA — Nous sommes une nation impérialiste, c’est notre fibre impérialiste. Même ceux qui manifestent contre Poutine ont des opinions divergentes sur la situation en Ukraine. Cela vient des tripes, du subconscient. C’est très difficile à surmonter. Enfin, nous avons été un empire pendant des siècles.

DM — Quelle importance a cette fibre impérialiste?

LA — Comment est-ce que je devrais le savoir? Je n’en ai pas! Ce n’est pas un secret que Poutine a toujours voulu reconstituer la partie slave de l’Union soviétique. La Biélorussie est petite, mais l’Ukraine, avec ses 45 millions d’habitants, est un grand pays.

DM — Pourquoi l’Ukraine est-elle si importante pour la Russie?

LA — Les Ukrainiens sont comme nos frères. Aucun autre pays ne nous est aussi semblable. Peu importe à qui on parle, chacun a un lien avec l’Ukraine. On y a des amis, de la parenté ou bien on y a soi-même vécu.

DM — Vous aussi?

LA — Je suis née en Crimée. J’avais trois ans lorsque nous avons emménagé à Moscou. Une partie de ma famille est originaire de la Crimée, et une de mes cousines y vit. J’ai des amis tatars qui me soutenaient déjà dans les années 60. Je leur ai rendu visite il y a deux ans, bien que j’aie du mal à ma déplacer. Dans un certain sens, la Crimée est donc ma patrie. Mais je refuse qu’elle appartienne à la Russie!

DM — Pourquoi pas?

LA — La question n’est pas de savoir qui domine qui. Grâce à Dieu, mes parents m’ont éduquée à la vieille mode communiste, avec une ouverture sur le monde. Il est question ici de l’attitude de la Russie, et c’est honteux. C’est sans aucun scrupule qu’on brime toutes les règles internationales. J’ai une forte sensation de déjà-vu de l’année 1968, lorsque les tanks sont entrés dans Prague. J’étais alors morte de honte de ce que nous faisions subir à un si petit pays qui luttait pour un meilleur avenir. C’est semblable en Ukraine, ils se sont soulevés et nous avons réagi de la même manière : avec une occupation. Cette fois, j’ai encore plus honte puisque l’Ukraine nous est encore plus proche que la Tchécoslovaquie. C’est un pays frère et nous en avons arraché un morceau.

DM — L’argument qu’on sert à l’Ouest en Russie est : ne vous mêlez pas de l’Ukraine, c’est nous que ça regarde.

LA — Je suis d’accord. C’est précisément pour ça que ce qui se passe est pour moi un peu comme de l’Inceste. Ils sont vraiment comme nous. Kiev est la mère de toutes les villes russes. Notre origine commune s’y trouve. Comment peut-on seulement agresser ce pays? Comment peut-on se comporter en agresseur face à L’Ukraine? C’est comme si on se jetait sur sa propre mère! C’est contre nature. Nous sommes comme des chacals. En ce moment, l’Ukraine est faible. Un animal décent ne profiterait pas de l’occasion pour attaquer, mais un chacal… Beuh! Quand ton prochain est faible, tu l’aides, tu ne dois pas t’en prendre à lui.

DM — Les gens en Crimée reçoivent-ils tout de même de meilleurs services sociaux maintenant?

LA — Ces promesses sont tout à fait irresponsables. Beaucoup de personnes âgées vivent en Crimée. On leur a dit que les pensions étaient 4 fois plus élevées en Russie. Elles risquent de les attendre longtemps, ces pensions! Ceux qui ont un bon niveau de vie continueront de bien vivre, ceux qui sont pauvres resteront pauvres.

DM — Comment en êtes-vous si sûre?

LA — On a l’habitude en Russie. Des plaisantins viennent d’écrire une lettre dans la région russe de Tver et de Vologda : « Nous prions Poutine de libérer la population russophone de notre région de leurs dirigeants sans scrupules. Nous sommes russes, mais voyez comment on vit » Il n’en fallait pas plus pour passer à l’attaque.

DM — La technique nous vient de l’ère soviétique. Officiellement, il n’a jamais été question d’envahir, mais plutôt prétendument de secourir nos frères.

LA — Oui, c’est aussi comme ça qu’Hitler a procédé avec l’annexion de l’Autriche en 1938. C’est d’ailleurs la première chose qui m’est venue à l’esprit quand j’ai entendu parler de l’invasion de la Crimée. Ce sont les mêmes mobiles, la même jubilation. Ils y avaient alors rattaché des Allemands, et nous, ici, des Russes.

DM — La différence avec l’Autriche est qu’il y a en Crimée une minorité de 40 pour cent.

LA — Ça n’a aucune importance. Même si toute la Crimée était d’ethnie russe, serait-ce une raison suffisante pour justifier l’invasion d’un territoire étranger? La Russie, les États-Unis et l’Angleterre avaient pourtant garanti la reconnaissance des frontières ukrainiennes dans le Mémorandum de Budapest de 1994.

DM — Il y a une autre façon de voir les choses : le Kosovo s’est détaché de la Serbie, l’Écosse veut se séparer de la Grande-Bretagne et maintenant, la Crimée quitte le giron de l’Ukraine. Où est le problème?

LA — Écoutez, c’est complètement différent. On y a tenu un référendum préparé en l’espace de 5 jours. Un référendum mis sur pied par des gens dont on ne sait pas d’où ils viennent et qui leur a donné l’autorité politique. Un référendum tenu au moment où des soldats étrangers inondaient la Crimée.

DM — Comment pouvez-vous être sûre qu’il s’agissait de soldats russes? Ils ne portaient pas d’insignes.

LA — C’est ce qui me perturbe le plus : ce sinistre mensonge. Je ne peux plus l’entendre ni le voir. Je ne peux même plus allumer la télé, sinon je dois vomir. Ce n’étaient soi-disant pas nos troupes. Ces uniformes peuvent être prétendument achetés dans n’importe quel magasin. Et puis quoi encore? Peut-on donc aussi y acheter nos camions militaires avec leurs immatriculations? Et nos armes? Quelle bêtise! Pour qui est-ce qu’ils nous prennent? On devrait avaler ça?

DM — Peut-être que certains y croient parce que le président russe le dit?

LA — Il reste là à mentir, ce qui est bien plus terrible que l’invasion elle-même. Il ment avec une telle liberté et un tel plaisir – si c’était un enfant de deux ans envers sa mère, je ne dis pas, mais c’est le président! Dans un pays civilisé, ce serait la fin de sa carrière.

DM — Le président suisse, M. Burkhalter, prévoit une visite officielle en Russie. Poutine doit le recevoir à Moscou. Est-ce une bonne idée?

LA — Il est trop tôt pour répondre à cette question. Attendons de voir ce que va faire Poutine d’ici là. Il doit y avoir 270 000 hommes à la frontière de l’Ukraine orientale en ce moment. Peut-être que le président suisse ne le supportera pas lorsqu’ils se mettront en mouvement.

DM — Risque-t-il d’y avoir une nouvelle guerre froide?

LA — Elle a même déjà commencé. Et si la situation continue dans cette voie, cela va empirer. La patience de l’Amérique et de l’Europe me stupéfie, car la propagande antioccidentale qui court chez nous aurait dû leur faire perdre toute contenance depuis longtemps. Ils se donnent beaucoup de mal pour l’ignorer.

DM — Comment l’occident devrait-il agir face à la Russie maintenant?

LA — Je ne suis pas une politicienne et je ne donnerai pas de conseil. Il semble qu’on ait décidé d’imposer des sanctions. C’est vraiment triste – les sanctions économiques vont toucher les citoyens ordinaires bien plus que Poutine. Un milliard n’est rien pour lui. La vie sera plus difficile pour les gens par contre.

DM — Mais comment doit-on se conduire avec Poutine, avec fermeté ou douceur?

LA — Les politiciens savent probablement mieux que moi que les voyous ne comprennent que la violence parce qu’ils ne connaissent eux-mêmes que cette façon de communiquer. Mais je ne veux pas qu’on perçoive cela comme un conseil.

DM — Quand on observe l’évolution de la situation en Crimée, on a l’impression que même un quart de siècle après l’effondrement de l’Union soviétique, les méthodes de celle-ci n’ont pas encore complètement disparu.

LA — Je suis stupéfaite, à quel point les dirigeants actuels sont arriérés. Qu’il s’agisse d’uniforme scolaire ou de loi anti-gay, tout ce qu’ils pensent est très soviétique. Les peurs sont restées les mêmes. La seule chose qui a changé, c’est que maintenant, l’Église orthodoxe est impliquée. Le plus drôle, c’est que les communistes eux-mêmes, qui avaient détruit l’Église, se comportent comme des croyants. La combinaison entre le communisme et l’orthodoxie hypocrite me décontenance.

DM — Pourquoi hypocrite?

LA — Le plus important dans le christianisme est l’amour, le pardon. Mais je n’y vois que cupidité, vengeance et malveillance. La chasse aux sorcières contre Pussy Riot, par exemple, est une démonstration de haine sauvage qui n’a rien à voir avec le christianisme. D’ailleurs, la situation en Crimée affaiblit fortement le Patriarcat de Moscou. En Ukraine, il va y avoir des conversions de masse de l’Église orthodoxe russe à l’Église orthodoxe ukrainienne.

DM — Êtes-vous croyante vous-même?

LA — Je suis orthodoxe, mais je ne vais pas à l’église, car je trouve notre patriarche Kirill épouvantable.

DM — Malgré la confrontation politique, Moscou semble assez occidentale – du moins en apparence.

LA — Ça fait plaisir à entendre. J’espère aussi qu’un jour elle n’aura pas seulement l’air occidentale, mais qu’elle le sera vraiment. Depuis la fin de l’Union soviétique, nous sommes beaucoup plus civilisés. Il y a moins de grossièreté dans la rue – à l’époque soviétique, rentrer à la maison donnait des palpitations parce qu’on se faisait souvent bousculer en chemin. Les gens changent. On reconnaissait facilement un étranger parmi les piétons de Moscou auparavant parce qu’il avait l’air sympathique. De nos jours, on ne voit plus la différence.

DM — Ces changements se produisent-ils grâce à Poutine ou malgré lui?

LA — Qui est Poutine, au fond? Il est au Kremlin et la vie se passe ici, dans la rue. Non, il n’a pas d’influence là-dessus.

DM — Voyez-vous aussi des signes pour un changement politique?

LA — Oui. J’ai particulièrement beaucoup d’espoir quand je vois les jeunes qui n’ont pas de souvenirs de l’Union soviétique. Il y a deux ans, lors d’une manifestation de 80 000 personnes sur la Place Boltnaya, les policiers ont procédé à huit arrestations au hasard. Ces personnes n’avaient absolument rien à se reprocher. On leur a offert de les libérer en échange de dénonciations contre des manifestants, mais ils ont tous répondu qu’ils préféraient rester en prison plutôt que de dénoncer quelqu’un. Ce sont des héros, comprenez-vous, des héros! Notre espoir vient de gens comme eux.

DM — Vous connaissez Poutine personnellement. Qu’est-ce qui l’allume?

LA — Je l’ignore. Normalement, on peut comprendre quelqu’un lorsqu’on s’identifie à lui. En ce qui le concerne, je ne le peux pas parce que nous sommes trop différents. Ses valeurs et son expérience de vie sont différentes. Il m’est étranger, comme un extra-terrestre.

DM — Est-il malin?

LA — Très malin. Au Conseil présidentiel des droits de l’homme, où nous étions tous les deux, il manquait d’assurance au début, et avait peur de faire des erreurs. Il est maintenant plus mûr. Quand je constate à quel point il ment avec talent, je saisis l’ampleur de sa capacité d’apprentissage.

DM — Quelles sont ses valeurs, ses objectifs?

LA — Ne me posez pas la question. J’ignore ce qu’il veut. Il aurait pu devenir l’artisan d’un prodige russe. Depuis son arrivée, il a plu des pétrodollars. L’économie s’est développée et le pays était prêt à être transformé. Mais au lieu d’accomplir un prodige, il a démarré la coopérative Ozero.

DM — La coopérative d’une datcha des années 90 de Saint-Pétersbourg, dont un nombre ahurissant des membres, Poutine compris, ont fait fortune et sont devenus puissants à une vitesse effarante.

LA — Pourquoi a-t-il fait ça? Il est intelligent, et ce serait pourtant exaltant d’être l’ingénieur d’un prodige russe. Je ne le comprends vraiment pas.

DM — Qu’est-ce qui a mené à la chute de l’Union soviétique? La croyance, en Allemagne, est qu’il s’agit du succès de la politique envers l’Est, donc, du dialogue. Les Américains, eux, par contre, pensent avoir supplanté l’Union soviétique. Qui a raison?

LA — Bien sûr, la course aux armements a joué un rôle important, mais ce n’est pas la seule raison. C’est l’auteur-compositeur-interprète Boulat Okoudjava qui l’a le mieux exprimé dans ce poème[ii] de 1968 (cité par cœur) :

L’expérience nous dicte que 

les royaumes ne s’effondrent, 

point parce que la vie est dure 

ou les souffrances tant insoutenables. 

Ils s’effondrent plutôt 

(et de plus en plus souvent), 

parce que de leurs peuples 

ils perdent le respect. 

C’est précisément ce qui s’est produit avec l’Union soviétique. L’idée en laquelle les gens ont cru s’est éteinte. Après la guerre, nous souffrions de la faim, le pays était en ruines, mais nous l’avons reconstruit avec nos dernières forces. À la fin des années 80, l’ambiance était tout autre. On vivait peut-être un peu mieux, mais les gens étaient en colère en raison des manques. Ainsi, la population est devenue désabusée du système.

DM — Cela peut-il arriver dans tout système?

LA — Oh, oui. Je peux vous dire aussi que cela va arriver très bientôt, car les gens voient dans quel luxe vivent nos fonctionnaires et le président. Ils comprennent que les dirigeants se réservent toutes les retombées et se déchargent des coûts sur la communauté. Cela les met très en colère. Et la corruption dépasse toute commune mesure par-dessus le marché. Tout ceci ne semble pourtant pas encore suffire pour que les gens en aient marre.

DM — Que manque-t-il encore?

LA — Peut-être une petite crise, provoquée par exemple par une baisse du prix du pétrole et du gaz. Ça me fait vraiment peur, parce que ceux qui vont souffrir le plus quand ça va péter, ce sont ceux qui en bavent déjà. En Ukraine, le peuple s’est débarrassé de ceux qui ne s’occupaient que de leur propre intérêt. De tels soulèvements amènent toujours leur lot de victimes, par contre. Je voudrais qu’ici, la transition se fasse paisiblement, de manière civilisée, dans le dialogue entre le gouvernement et les citoyens.

DM — Si les gens sont si mécontents, comment expliquer la vague de patriotisme qui traverse la Russie?

LA — Ce n’est pas du patriotisme, c’est la fibre impérialiste.

DM — Où est la différence?

LA — Le patriotisme est l’amour pour son propre peuple, ça n’a rien à voir avec en agresser un autre.

DM — Êtes-vous patriote vous-même?

LA — C’est la même chose que si vous demandiez à quelqu’un s’il aime sa mère. Le patriotisme est aussi naturel que l’amour maternel. Mais je trouve que c’est une émotion très intime. Je n’aime pas crier sur les toits que je suis patriote.

DM — Qu’aimez-vous le plus de la Russie?

LA — Je ne m’étais jamais arrêtée à ça jusqu’à ce que je doive quitter le pays en 1977. La céramique bleue et blanche de Gschel m’a toujours plu, mais je n’ai commencé à la collectionner qu’à l’étranger. J’affectionne le quotidien, quand les Russes se rassemblent à l’intérieur et boivent, et chantent. On y raconte aussi toujours des blagues. J’ aime sa poésie. Je vénère la langue russe.

DM — Vous avez séjourné aux États-Unis plus de dix ans. Y avez-vous souffert?

LA — Non. Je n’avais pas le mal du pays. Mais c’était clair que s’il y avait eu même la plus petite possibilité, je serais revenue. Pas parce que je souffrais, mais parce que je suis chez moi en Russie. J’aime les gens ici. Pendant la guerre, j’ai vu de quoi ce peuple est capable : d’un effort collectif incommensurable vers un objectif noble. Ils ont été remarquables. Ils méritent qu’on se batte pour eux.

DM — Vous poursuivez le même combat depuis cinquante ans pour les droits de l’homme en Russie.

LA — C’est une tâche très difficile parce qu’il y a plus d’échecs que de succès. Je n’obtiens de résultats positifs que dans trois cas sur sept sur lesquels je travaille. Ça prend une bonne dose d’optimisme pour continuer.

DM — N’est-ce pas frustrant?

LA — Non. Lorsque quelqu’un se tourne ver moi, comment pourrais-je lui refuser mon aide? Notre société est très hiérarchique. Souvent, certains ne peuvent pas résoudre leur problème en raison de la lourdeur hiérarchique. Mais moi, je siège à plusieurs comités et je peux y représenter des gens ordinaires. C’est pourquoi les gens viennent à moi régulièrement me confier leurs problèmes, qui souvent sont une tragédie pour eux et leur famille. Même lorsque ça ne mène à rien, ils m’expriment leur gratitude d’avoir essayé. Ça leur fait du bien que quelqu’un s’implique pour eux. C’est pour ça que je le fais. C’est pour les gens. Et je rends grâce à Dieu d’avoir trouvé une telle raison de vivre depuis cinquante ans.

DM — Comment êtes-vous devenue dissidente ?

LA — C’est arrivé étape par étape. J’en avais assez du mensonge soviétique et du manque d’égards pour les gens. J’ai déclaré : « Pourquoi me dites-vous ce que je dois faire, qui je dois fréquenter, ce que je peux lire, ce que je devrais dire? Je le sais bien mieux que vous parce que je suis plus intelligente que vous tous. »

DM — C’était très dangereux d’exprimer ça.

LA — L’histoire russe est surprenante sur ce point. La personne n’a jamais été prise en compte. On a toujours disposé des individus. Mais il s’est toujours trouvé des gens pour s’opposer à ça à chaque moment de notre histoire. D’ailleurs, je suis heureuse de ne pas être de ceux qui disposent, mais de ceux qui s’opposent. Quand je regarde la jeunesse, les manifestants, le plus important est que cette résistance continue, avec toujours plus de succès.

DM — Il y a quatre ans, on vous a agressée dans une station de métro. La propagande peste contre vous; sur Facebook, certains vous conseillent l’exil; vous avez même été arrêtée. N’avez-vous pas peur?

LA — En fait, je suis terriblement couarde. J’ai peur de l’eau, de l’altitude, mais je n’ai pas peur des gens. Curieusement, les brutes s’aperçoivent même que je ne les crains pas et font preuve de politesse envers moi. C’est comme avec les chiens, ils mordent seulement ceux qui ont peur. Quand on ne craint rien, on n’a pas de problème.

DM — Pourquoi n’avez-vous aucune crainte?

LA — Je ne sais pas. Vraisemblablement parce que j’aime les gens. Poutine lui-même se montre bienveillant avec moi. Il sait très bien à quel point je le critique. Je m’en donne particulièrement à cœur joie avec les journalistes allemands puisqu’il paraît qu’il lit la presse allemande. Nous sommes quand même très polis l’un envers l’autre. J’ai été élevée par ma grand-mère, qui me disait : « Traite les autres comme tu voudrais être traitée toi-même. » Et je m’y efforce.

DM — À 86 ans, où trouvez-vous la force de continuer à vous battre?

LA — Je n’ai pas tant d’énergie. J’ai du mal à me déplacer, j’ai besoin qu’on m’aide. Ma capacité à travailler n’est plus ce qu’elle était. C’est pourquoi je vous reçois chez moi avec les autres.

DM — Les autres?

LA — Y compris des ambassadeurs. L’ambassadeur français s’est récemment pointé. Le vieil homme est venu ici pour dire au revoir. Ensuite, son remplaçant a téléphoné pour savoir si je préférais qu’il vienne ou que j’y aille. Le représentant du secrétaire d’État américain lui-même est venu ici avec des fleurs. (Elle indique une épaisse pile de papier avec des documents de travail.) Mais j’ai encore toute ma tête et je vais continuer aussi longtemps que je vivrai.  Qu’est-ce que je peux faire d’autre? Bien sûr, je prends des médicaments, mais il n’y a pas de quoi en faire en plat.

DM — Vous envoyez des courriels, tenez un blogue – c’est inhabituel à votre âge. Ça ne vous pose pas de problème?

LA — En fait, je suis nulle là-dedans. Je déteste l’ordinateur, et il me le rend bien en se moquant de moi. C’est une haine mutuelle. Par contre, chaque fois qu’il me pose problème, ma nurse vient me régler ça.

DM — Comment trouvez-vous les médias sociaux? Facebook joue-t-il aujourd’hui le même rôle qu’autrefois le samizdat[iii], la production d’écrits clandestins et leur reproduction?

LA — Absolument. C’est fantastique d’avoir vite accès à l’information sur Internet. Avant, il fallait y consacrer beaucoup de temps. J’ai appris à utiliser la machine à écrire dans le samizdat. L’Erika produisait 4 copies. C’est un travail colossal, et je suis ravie de la facilité avec laquelle on peut taper à l’ordinateur. De plus, on peut corriger les fautes sans devoir tout retaper. Par contre, ces médias sociaux sont aussi – pardonnez l’expression – un dépotoir. Il s’y trouve aussi toutes sortes de grossièretés et de conneries insipides. On doit y effectuer des recherches précises pour trouver quelque chose d’utile. Je n’en ai pas la patience.

DM — En 2007, vous avez déclaré que la Russie serait une démocratie dans 10 ans. Ce serait donc en 2017.

LA — Ça ne ressemble pas à ça en ce moment, mais la Russie est une terre de miracles. Je me suis foutu du dissident Andreï Amalrik quand, en 1969, il a écrit son livre L’Union soviétique survivra-t-elle en 1984? Une semaine avant son décès, je lui ai dit au téléphone : « Écoute, nous sommes en 1980, il reste quatre ans. Peut-être que tu veux repousser ta prophétie pour un peu plus tard. » Mais il m’a répondu qu’il se trompait peut-être d’une année, mais qu’il maintenait ses paroles. Et il a eu raison.

DM — Mais l’Union soviétique ne s’est pourtant pas effondrée en 1984.

LA — Non, mais c’est en 1984 que ça a commencé.

DM — Les chefs de parti Andropov et Tschernenko sont décédés peu de temps l’un après l’autre.

LA — Et en mars 1985, Gorbatchev est arrivé au pouvoir. Ça a été le début de la perestroïka.

DM — Vous maintenez donc à votre prédiction?

LA — Oui. Je peux me tromper d’une année ou deux, mais je ne changerai rien à ma prédiction. Attendons voir. Saviez-vous qu’en 1968, huit personnes ont protesté sur la Place Rouge alors que nos tanks entraient en Tchécoslovaquie? Et cette fois, c’est dix mille qui sont descendues dans la rue parce que nous nous sommes introduits en Crimée? C’est tout de même quelque chose !

 

[i] Série de livres de chevet pour enfants portés à l’écran de 1986 à 2006 en Suisse.

[ii] La traduction de ce poème est assez libre. Il s’agissait de traduire de l’allemand vers le français un poème déjà traduit du russe vers l’allemand. Il a donc perdu ses qualités originales. La poésie étant pratiquement intraduisible, le but était ici de transmettre le message, l’idée qu’il contenait tout en tentant de lui conserver une certaine valeur poétique. Merci de votre indulgence.

L’expérience nous dicte que                          Alle Erfahrung lehrt:

les royaumes ne s’effondrent,                       Königreiche gehen zugrunde,

point parce que la vie est dure                      nicht weil das Leben so schwer ist 

ou les souffrances tant insoutenables.          oder die Qualen so schrecklich sind.

Ils s’effondrent plutôt                                     Sondern sie gehen zugrunde

(et de plus en plus souvent),                         (und zwar je länger, desto mehr),

parce que de leurs peuples                           weil die Leute ihr Königreich

ils perdent le respect                                     nicht mehr achten.

[iii]Le samizdat (en russe : самиздат) était un système clandestin de circulation d’écrits dissidents en URSS et dans les pays du bloc de l’Est, manuscrits ou dactylographiés par les nombreux membres de ce réseau informel. (source : Wikipédia.)

 


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