Une décision drastique

Nouvelle écrite en 2005

Je suis debout devant un long miroir. Je tiens cet objet de violence par le manche et jette un ultime regard à celui que je fus. Faute de témoin pour assister à ma chute, je vous parle à vous de cette vie que je laisse derrière moi, car on doit comprendre comment j’en suis arrivé là.

J’ai les cheveux longs. Je sais, ça n’en révèle pas énormément sur ma personne, mais c’est un début. Je continue. J’ai quarante ans. Bon, vous vous dites sûrement : « Cheveux longs, quarante ans, il doit être un peu rebelle. » Un peu, oui, dois-je avouer. Mais pas tel que vous le pensez. Attendez, vous verrez bien. Je suis très bien habillé. Tiré à quatre épingles, comme qui dirait. Dans le style lord anglais… ou écossais (j’aime bien les carreaux). Un excentrique? Probablement. Toujours est-il que je suis très beau. J’ai été modèle, vous savez ? Non, restez calme. Ce n’est pas de la prétention. J’ai de bonnes raisons de vous dire ceci. Vous comprendrez mieux comment j’en suis arrivé là où j’en suis. Laissez de côté vos préjugés et laissez-moi vous révéler la suite. Donc, je suis un excentrique de quarante ans, beau garçon (ou bel homme) aux cheveux longs. Vous ai-je dit que je suis riche? Vous avez les yeux tournés vers le ciel, je le sens. Je maintiens tout de même mon affirmation : ces choses doivent être dites. Enfin, je suis riche, je suis beau, mon statut financier se lit dans mes vêtements démodés, mais impeccables, j’ai quarante ans et je garde les cheveux longs (dans le style ondulés et qui descendent sous les épaules.)

Les cheveux sont symbole de vitalité, de connexion avec le cosmos, et certainement correspondent à ma personnalité. Voilà. Vous vouliez savoir pourquoi des cheveux longs? Ce sont mes raisons.

Enfin, quel motif est-il assez valable pour permettre à un homme de prendre une telle décision? Je vous explique. Ce matin, comme chaque vendredi, je suis chez l’épicier du quartier. Pourquoi le vendredi matin? Parce que c’est l’heure de la chasse. Vous savez bien… la chasse. Donc, je fais comme tous les autres, et prends mon temps dans les allées pour évaluer la marchandise; celle sur les étagères et celle sur deux jambes. De nombreux jeunes hommes, certains désirables, d’autres pas; d’autres croyant l’être et d’autres conscients de ne pas avoir cette chance, se retournent au passage des uns et des autres. Bon, ici vous avez compris que je penche vers le rayon hommes. Là, dans cette jungle où les nuages de phéromones ont la densité de l’humidité tropicale, je suis complètement seul. Rien à faire. Quoi que j’essaie pour attirer l’attention, je ne peux m’attendre, tout au plus, qu’à un sourire poli et gêné. Quelquefois, je crois apercevoir un éclair d’intérêt s’éteignant presque aussitôt lorsque l’évaluation est terminée. Cela se déroule à une vitesse effarante, aussi rapide que la morsure d’un serpent. Et le poison ne tarde pas à faire effet. Un poison qui s’attaque à l’estime de soi. Quoi qu’il en soit… Rapidement hors de circuit, j’observe la danse des autres félins. À mon grand étonnement, même les moins attrayants finissent par entamer une conversation pleine de sous-entendus et de non-dits.

C’est aujourd’hui que j’ai compris. Que je sois riche et beau ne suffit plus. Pour une raison qui m’échappe, même dans ce milieu, on ne s’intéresse à vous que lorsque vous embarquez dans la norme. Je les vois dans les boîtes de nuit, sur la rue principale, dans le « village » et à l’épicerie. Le même corps, les mêmes muscles, la même coiffure extra courte, souvent délavée, les mêmes vêtements. Le meilleur des mondes. Huxley avait raison. Mais j’ai toujours refusé d’embarquer dans le moule, toujours voulu rester moi-même.

Bien sûr, je peux avoir un peu de sexe. Le gentil Ricky vient me rendre visite une fois par mois, prétend avoir envie de se soulager un peu et finit par « m’emprunter » de l’argent que je ne reverrai plus. Le pauvre est un gigolo ignorant « gigoler », et moi je suis déjà un sugar daddy. Quelle horreur!

Le sexe sans amour partagé est un trou noir avalant même la lumière de l’âme. On se retrouve vide de sens et d’essence.

C’est la raison pour laquelle je suis tombé aussi bas, et m’apprête à commettre un crime contre ma propre personne, mes propres valeurs.

Plus de discours, plus de regrets, ma prochaine vie sera plus gaie.

Je réfléchis. La tempe s’offre à l’arme que j’approche de ma tête avec une légère appréhension.

J’exerce une légère pression sur le manche… Mes cheveux se mettent à tomber.

Fin


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